dimanche 3 juin 2007

MoDem, une dynamique irréversible



Article paru dans Marianne le 2 juin 2007

Le parti de François Bayrou pourrait activer la refonte idéologique d'une gauche épousant enfin son siècle.
Par Christian Saint-Etienne, Professeur d’économie politique, candidat du MoDem dans le deuxième circonscription de Paris


Les apparences sont trompeuses. A huit jours des législatives, cer¬tains peuvent avoir le sentiment qu'il existe désormais deux centres dans le paysage politique français. D'un côté, le MoDem, emmené par François Bayrou, dans la foulée de sa percée au premier tour de la présidentielle. De l'autre, le Parti social libéral et européen (PSLE), qui serait un deuxième - un « nouveau » ? - centre, comme le proclament ses animateurs décidés à travailler avec le gouverne¬ment. Regardons-y de plus près: sous son appellation très « marketée», ce cen¬tre autoproclamé se révèle n'être qu'un appendice de la majorité UMP, elle-même contrôlée par l'ancien noyau dur du RPR. De ce point de vue-là, aucun des ex-UDF ralliés au PSLE ne peut espérer jouer un rôle moteur et directeur dans la majo¬rité. Ils ne font que prêter leur nom à la poursuite d'une très ancienne logique de satellisation des centristes par la droite. Le MoDem est né du refus viscéral de cette pratique ancestrale: il n'y aucune fatalité à la marginalisation des centristes.

Le MoDem ne se contente pas de refuser la satellisation du centre, il constitue, dans le contexte politique actuel, le seul « activateur de changement», capable de contraindre de l'extérieur le Parti socialiste à réaliser sa mue sociale-démocrate.
D'où deux issues possibles: soit le MoDem devient l'axe d'un futur grand parti social démocrate; soit une solution à l'italienne se dessine, et des alliances loca¬les se nouent entre le PS et le MoDem.


Le 10 juin constitue donc un enjeu massif.
Dans l'hypothèse où le MoDem totaliserait aux alentours de 15 % des suf¬frages, le « big bang » pourrait se produire très vite. Dans le second cas de figure, le MoDem additionne 8 % à 9 % des voix, et l'extrême gauche a toutes les chances d'être largement au-dessus de la barre des 10 %. Un tel scénario renforcerait la position de ceux qui, au sein du PS, militent contre un « recentrage» et préfèrent des alliances avec l'extrême gauche. Mais il n'éliminerait pas pour autant la solution à l'italienne des accords locaux.
L’autre enjeu décisif du 10 juin est plus idéologique: il concerne l'avenir de ce que j'appellerais le «système Sarkozy». Certains commentateurs insistent sur la «plasticité» programmatique du MoDem. En fait, rien n'est plus erroné, alors même que tous ceux qui incarnaient la tentation droitière de l'UDF ont quitté François Bayrou. Ces défections, pour être un revers tactique, n'en offrent pas moins une opportunité stratégique cruciale. François Bayrou peut enfin réaliser, dans une rare cohérence idéologique, son projet d'alliance avec le PS. D'ailleurs, il est un signe qui ne trompe pas: les nouveaux militants qui viennent vers le MoDem sont quasiment tous issus de la gauche. La plate-forme idéologique du MoDem est donc tout sauf floue, vague, aléatoire: elle m'apparaît, au contraire, comme authen¬tiquement sociale-libérale.

Car elle repose d'abord sur une idée toute simple : l'idée que l’efficacité économique va de pair avec la solidarité sociale.
Or, la droite, dans ce pays, ne s'est jamais débarrassée d'une conception caritative de la justice sociale. D'où cet étrange « deux poids deux mesures » : les patrons sont jugés astucieux quand ils négocient des golden parachutes à plusieurs millions d'euros; en revanche, les salariés sont considérés comme rétrogrades et crispés sur leurs «avantages acquis» quand ils entendent se protéger contre les risques de la vie.

Partant de ce postulat, la droite en est réduite aujourd’hui à aider les laissés-pour-compte et les naufragés du système, un peu comme, sous l'Ancien Régime, les marquis jetaient des pièces aux mendiants par la fenêtre du carrosse. Ne nous y trompons pas : le PSLE fait des concessions à cette vision-là des rapports sociaux. Toute à son désir de coller aux objectifs de la majorité présidentielle, cette formation accepte que la solidarité ne soit que le filet minimum offert aux perdants. Elle s'inscrit ainsi en nette rupture avec l’inspiration sociale libérale du MoDem, pour lequel la solidarité est la base indispensable de l’efficacité économique. Le clivage entre nous et le PSLE est décisif : le pseudo-nouveau ventre est voué à rejoindre le camp des libéraux au sens économique du terme, pour lesquels l’état de nature est un état d’équilibre dont le marché est l’accoucheur. Le MoDem, par contre, se situe dans la filiation de la philosophie politique libérale où l’état de nature est perçu comme un état sauvage et où il revient à l’Etat de droit de protéger les individus contre cette précarité fondamentale.

Ce n’est pas le seul marqueur fort de l’identité idéologique du MoDem. Le deuxième concept central qui structure le parti de François Bayrou, c’est la doctrine de la séparation des pouvoirs. Une différence de taille avec la tradition de la droite française dont la pratique dirigiste et hiérarchique a toujours tendu à brouiller la distinctionj des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaire. Un clivage fondamental, aussi, avec les conceptions du nouveau président de la République, qui entretient des liens étroits avec un « quatrième pouvoir » dont les principaux vecteurs sont contrôlés par des groupes industriels et financiers. Le MoDem, sur ce point-là, propose de revisiter la tradition libérale (au sens politique) héritée des Lumières. On s'en souvient: au XVIIIe siècle, Montesquieu, dans l'Esprit des lois, avait théorisé la nécessité pour les trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire d'être constitutionnellement protégés. Le problème, c’est que, jusqu’à nouvel ordre, le quatrième pouvoir, qui existe de fait, ne bénéficie pas de cette protection constitutionnelle. Pourtant, la démocratie française a autant besoin de journalistes libres et indépendants que de juges libres et indépendants.

Le 10 juin, ce n’est donc pas seulement le premier tour des législatives qui se déroulera, mais un événement aussi important que la présidentielle. Si mai 2007 a mis le projet sarkozyste sur orbite, juin 2007 pourrait permettre l'émergence d'un MoDem. qui serait l’activateur¬ de la refonte idéologique d’une gauche épousant enfin son siècle. Ce faisant, il serait aussi l'instrument d’un retour du libéralisme politique, longtemps éclipsé par le libéralisme économique et aujourd'hui menacé par la tentation dominatrice de Nicolas Sarkozy dans la coagulation des quatre pouvoirs.

Ce qui va se trancher ce jour-là, c’est la question de savoir si la France est désormais capable de mettre en œuvre un système social où la protection n'est plus considérée comme une aumône, mais comme le préalable à la construct¬ion d'une société efficace. La dynamique créée par le MoDem est sans doute irréversible.

1 commentaires:

Paul Guermonprez a dit…

Etre capable de publier a la fois dans Marianne, l'Express, Libe ou Le Monde a la fois, voila une preuve de l'ouverture d'esprit dont nous avons besoin ! Ouverture que je souhaite voir representee a l'assemblee ... et ailleurs.

Bayrou.fr