mardi 13 mars 2007

Pour des universités de rang mondial



Article paru dans Le Monde le 13.03.07

L'enseignement supérieur français doit se réorganiser autour de pôles d'excellence s'il ne veut pas s'enfoncer dans la médiocrité
n a beaucoup mis l'accent, au moment de la crise du contrat première embauche (CPE), sur le taux d'échec dans l'enseignement supérieur. Il est évalué à 20 % ! Soit plus de 80 000 jeunes par an qui entrent dans la vie avec de graves frustrations et un sentiment d'échec personnel. Et la réponse semble être de dépenser beaucoup plus pour le supérieur. Mais, si cette augmentation de moyens se fait à organisation et mission inchangées, les frustrations ne disparaîtront pas !
On ne peut résoudre les problèmes de l'enseignement supérieur sans un diagnostic précis. Il faut donc prendre en compte les éléments suivants. Environ 10 % des étudiants inscrits en première année universitaire, et un chiffre à peine inférieur dans les autres filières de formation du supérieur, ne se présentent jamais ni aux cours ni aux examens ! Environ 10 % des jeunes inscrits en première année universitaire ne viennent qu'à quelques cours avant de disparaître. Ils ne sont pas présents aux examens. Ce sont donc près de 20 % des étudiants qui s'inscrivent à l'université, avant de disparaître des écrans radar.

Certains d'entre eux ont pris des doubles inscriptions universitaires, ou ont été admis dans une autre formation, ou ont commencé à travailler, etc. Quoi qu'il en soit, la disparition de ces étudiants a d'autant moins d'effets que cela ne gêne personne. Les crédits accordés aux universités dépendent principalement du nombre d'étudiants inscrits. L'inscription à l'université donne accès à la sécurité sociale étudiante et aux bourses.

Il apparaît que si l'on calcule le taux d'échec dans l'enseignement universitaire sur le nombre d'étudiants effectivement présents aux examens, il est comparable à celui des autres filières de formation ! Quand osera-t-on allouer les crédits aux universités sur la base du nombre d'étudiants effectivement présents aux examens à la fin du premier semestre ? Evidemment sans réduction des crédits globaux alloués !

Que faire alors ? Les Etats-Unis comptent une quinzaine d'universités de rang mondial, parmi la vingtaine d'universités reconnues comme telles, et le Royaume-Uni, deux. Ces classements, dont celui opéré par l'université Jiao Tong de Shanghaï, essaient essentiellement d'évaluer l'excellence dans la recherche mesurée par le nombre de publications et de citations des articles écrits par les enseignants-chercheurs de ces universités.

Si l'on examine les cent premières universités dans le monde, elles ont les caractéristiques suivantes : elles accueillent les meilleurs étudiants et les meilleurs enseignants-chercheurs de leur pays, elles disposent d'un potentiel de recherche et de moyens financiers supérieurs à ceux des établissements non classés et ont un corps d'enseignants-chercheurs généralement supérieur à 1 000.

Le système d'enseignement supérieur français est loin d'être uniformément médiocre. Nos écoles d'ingénieurs, qu'elles appartiennent aux grandes écoles ou aux universités, forment d'excellents ingénieurs. Nos écoles de commerce, qu'elles appartiennent là aussi aux grandes écoles ou aux universités, forment de bons gestionnaires, comme l'attestent les résultats de nos entreprises internationalisées ou les classements de business schools. Et la France possède une des trois grandes écoles de recherche mathématique au monde, dans l'absolu, et probablement la première au monde relativement à la taille du pays. Nos facultés de médecine, de droit et d'économie sont, pour la plupart, bonnes. Nous avons donc des enseignements de qualité et des professeurs de grande renommée.

Quel est donc le problème ? Nos mauvais classements dans l'enseignement supérieur mondial résultent de la faiblesse de notre recherche dans certains domaines-clés et surtout du manque de visibilité de l'ensemble de notre recherche par éparpillement des équipes, manque de moyens et uniformisation des récompenses indépendamment des résultats obtenus. Quelle est la solution à notre problème de visibilité ? Elle n'est pas de rejeter le principe de l'évaluation, mais de diversifier notre offre de formation supérieure avec, d'une part, des instituts professionnels (estampillés grandes écoles ou instituts universitaires), qui donnent une formation professionnelle de haut niveau en trois ou cinq ans et, d'autre part, de vraies universités de recherche avec une politique nationale de recherche ambitieuse et les crédits correspondants.

L'Allemagne s'est lancée dans une vaste opération pour se doter à terme de dix universités internationalement reconnues. C'est une façon indirecte d'admettre que le statut actuel de ses universités est intermédiaire. Trois universités d'élite, rassemblant 85 000 étudiants, ont été sélectionnées en octobre 2006 (université de Karlsruhe, LMU München et TU München), ainsi que six pôles d'excellence, comptant 163 000 étudiants qui vont se partager 1,9 milliard d'euros de crédits supplémentaires en cinq ans pris en charge à 75 % par l'Etat fédéral et à 25 % par les Länder. Sept autres universités d'élite et plusieurs nouveaux pôles d'excellence seront désignés en octobre.

La France, dont aucune université ne figure parmi les cinquante premières mondiales, fait comme si ses quatre-vingts universités avaient vocation à intégrer le Top 20 mondial ! Evidemment, en dehors de quelques facultés mondialement reconnues, la qualité de nos universités est moyenne. Se doter d'un objectif comparable à celui choisi par l'Allemagne poserait la question du statut des « autres » universités. Plutôt que d'accepter une médiocrité moyenne, ne serait-il pas plus judicieux de viser une « excellence différenciée » ?

Il s'agirait alors d'avoir une dizaine d'universités spécialisées dans la recherche d'excellence, au premier rang mondial, avec une évaluation permanente des enseignants-chercheurs et de chaque département d'enseignement et de recherche et la possibilité de sélectionner les étudiants à l'entrée, et environ soixante-dix universités professionnalisées ayant vocation à accueillir tous les étudiants désirant poursuivre leurs études, sous réserve d'une orientation préalable tenant compte des capacités des étudiants. Toutes les universités seraient évaluées sur la base du taux de placement de leurs étudiants à l'issue de leurs études et de leur taux de chômage trois ans après la fin de leurs études.

A condition que le système d'enseignement supérieur soit rationalisé, l'essentiel des grandes écoles étant rattachées aux universités, sans être diluées, dans le cadre du système d'excellence qui vient d'être décrit, les crédits par étudiant passant effectivement leurs examens augmenteraient de 7 % par an, en euros réels, pendant sept ans.

Christian Saint-Etienne

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